50 nuances de gris

Lac Taupo, Nouvelle-Zélande, photo personnelle

Quand l’inimaginable est devenu l’évidence, quand il est apparu clairement que le confinement n’était plus qu’une question de jours, l’insistance des journalistes à arracher des « oui » ou des « non » aux politiques est passée d’irritante à insupportable. C’est alors que mes oreilles ont levé le pied sur les infos.

S’il y a bien une certitude que j’ai retenue de mes études de sciences, c’est que la réalité est rarement noire ou blanche mais se compose plutôt à partir d’une vaste palette de gris. Le bon côté de la chose, c’est qu’il ne m’est pas très difficile d’admettre que « je ne sais pas ». Si on ne peut jamais tout savoir, on peut quasiment toujours apprendre. Le mauvais, c’est que j’ai un mal fou à supporter ceux qui pensent tout savoir ou, comme bien des journalistes au début de la crise, qui exigent que leurs interlocuteurs aient sur chaque sujet des réponses non seulement binaires mais encore définitives.

Début mars, je constatai avec consternation combien certains étaient éloignés de la réalité scientifique et plus largement, de celle du monde qui nous entoure, incertain et changeant. Un peu plus tard, je tombai sur un article de Darren Saunders, Professeur associé à l’Université de Nouvelle-Galles du Sud à Sydney, qui fut une révélation, ce que les anglo-saxons appellent joliment le « aha moment ».

Vous pourrez le lire ici ou vous contenter des conclusions à savoir que nous devons, en tant que société, intégrer plus sereinement le doute et l’incertitude dans les affaires publiques, politiques et économiques. La crise sanitaire actuelle montre que s’en tenir à une ligne spécifique ne fonctionne pas dans une situation mouvante et dynamique. Les femmes et les hommes politiques doivent sans aucun doute rendre des comptes, mais ils doivent aussi bénéficier de l’espace nécessaire pour faire évoluer -sincèrement- leurs positions avec l’évidence.

Nos excuses au pangolin

Kadoorie Farm and Botanic Garden (KFBG)/AFP/Archives – Handout

J’ai découvert l’existence du pangolin en 1986, comme beaucoup d’inconditionnels de Pierre Desproges. Des années plus tard, dans la pénombre de la saisissante galerie des espèces menacées et disparues du Muséum d’Histoire Naturelle, j’ai pu constater qu’il ressemblait bien à « un artichaut à l’envers ». J’ai souri devant sa drôle d’allure en me remémorant la tendre chronique de l’humoriste et conclu de sa présence en ces lieux que nous n’en avions plus beaucoup…

Ces dernières semaines, il est devenu une star malgré lui. Dans une conférence de presse du 07 février, des chercheurs chinois ont avancé qu’il pouvait être à l’origine de l’épidémie de COVID-19. En effet, bien qu’en Chine comme partout ailleurs dans le monde son commerce soit interdit, il y est pourtant chassé pour sa viande et ses écailles, utilisées en médecine traditionnelle chinoise.

Les chercheurs avaient trouvé une correspondance de 99% entre le génome du virus d’un pangolin et celui du virus humain. Mais ces résultats ne prenaient en fait en compte qu’une fraction du génome. Une comparaison du génome complet des deux virus (celui du pangolin et le virus humain) montre qu’ils ne partagent que 90,3% de leur ADN. D’autres études confirment cet ordre de grandeur.

La proximité génétique entre les deux virus est donc insuffisante pour mettre en cause le pangolin, selon Arinjay Banerjee, de l’Université McMaster au Canada. C’est parce que le virus du SRAS partageait 99,8% de son génome avec le coronavirus de la civette que celle-ci a été considérée comme étant à l’origine de l’épidémie, rappelle-t-il.

Alors qui ? Pour l’instant la meilleure concordance (96%) avec le coronavirus humain a été trouvée dans le virus d’une chauve-souris de la province du Yunnan. Les chauve-souris pourraient donc avoir transmis le virus aux humains, mais comme il demeure des différences clés, les scientifiques suspectent un hôte intermédiaire qui n’est toujours pas identifié.

Quoi qu’il en soit, plus que jamais les pangolins sont en grand danger car la population pourrait chercher à les exterminer étant donné le soupçon qui pèse sur eux. C’est ce qui s’est effectivement produit pour les civettes après l’épidémie de SRAS. Pourtant rappelle l’Italienne Sara Platto, chercheuse à l’Université JiangHan à Wuhan, le problème ne vient pas des animaux, mais bien de nos interactions avec eux…