La tortue, reine de la glisse

Le ski idéal doit paraît-il allier rigidité pour accrocher la neige dans les courbes et souplesse pour être maniable en entrée et en sortie de virage. Or les skis actuels sont soit souples, pour les skieurs intermédiaires, soit rigides pour les experts. Pour réunir ces deux caractéristiques apparemment incompatibles, Véronique Michaud, du laboratoire de technologie des composites et polymères de l’EPFL (Ecole Polytechnique Fédérale de Lausanne), a eu l’idée de se baser sur la morphologie de la tortue alors qu’elle assistait à un séminaire sur les matériaux bio-inspirés.

«Les écailles de la tortue sont imbriquées entre elles, à l’image d’un puzzle et liées par un polymère» explique la chercheuse. « Lorsque les tortues respirent, les écailles s’écartent légèrement, et la surface est souple. Mais lorsqu’un choc survient, la carapace se bloque et se rigidifie. J’ai tout de suite pensé que l’on pourrait implémenter ces caractéristiques dans un ski. » Cette idée s’est concrétisée dans un partenariat entre l’EPFL et l’entreprise suisse Stöckli.

Pour reproduire ce phénomène, la solution la plus efficace consiste à placer à l’intérieur du ski une plaque d’aluminium dotée d’une fente en forme de serpent judicieusement placée à l’avant et à l’arrière. Lorsque le ski se plie dans un virage, les plaques de chaque côté de la fente s’imbriquent entre elles, et le ski se rigidifie, ce qui permet d’effectuer des virages précis et stables. A la sortie du virage, la fente dans la plaque s’écarte légèrement, le ski redevient souple, et il est possible de conduire le ski avec une grande finesse. «Ici, l’aluminium se comporte comme les écailles, et une couche spéciale en caoutchouc entre les couches représente le polymère de la carapace» précise Véronique Michaud.

Les skis équipés de cette solution baptisée « turtle shell » sont en vente depuis 2016, « aussi bien pour des skieurs moyens, qui cherchent à déclencher des virages sans trop d’efforts, que pour des skieurs aguerris, qui pourront en tirer le meilleur parti ».

Pour ma part et sur la base de ma seule première étoile, je m’en tiendrai aux raquettes et partirai à point.

 

Photo : Mauro Paillex sur Unsplash

Pour aller plus loin :

Des skis inspirés des écailles de tortue

Stoeckli turtle-shell technology

 

Le téléphone de Neo ou le sac de Deckard ?

Mercredi, c’est jour de sortie (au cinéma) :

Fans de MATRIX, sachez qu’en mai vous pourrez vous offrir le « NOKIA 8810 4G reloaded » : une réédition du téléphone célèbre pour son rôle dans la trilogie. Vous pourrez le choisir en noir, comme Neo. Ou en jaune, si vous aimez les bananes.

Vous préférez Blade Runner, son décor « urbain poisseux », ses myriades d’enseignes et de néons, sa pluie incessante et ses foules denses et oppressantes ? Le couturier belge Raf Simons a imaginé pour EASTPAK une série limitée de sacs à dos pour la saison printemps /été 2018 inspirée par « l’esthétique cyberpunk de Blade Runner » mêlée à des éléments de design industriel « dans l’espoir de fournir une interprétation alternative de la culture de rue asiatique », ouf !

Concrètement, comment traduit-on l’esthétique cyberpunk ? Tout simplement semble-t-il avec du PVC (polychlorure de vinyle) à moins de 2 € le kilo. Quand on aime (le cinéma) on ne compte pas : le sac, proposé à 200 livres sterling, est déjà épuisé : y aurait-il plus de réplicants qu’on ne l’imagine ?

Des voitures à croquer

Dans les années 30, Henry Ford avait demandé à ses bureaux d’études de plancher sur l’introduction de matériaux biosourcés (1) dans les voitures. C’est ainsi que fut présentée le 14 août 1941 la Hemp Body Car : la voiture à carrosserie en chanvre. Si le châssis et quelques renforts étaient encore métalliques, la carrosserie était à base de graines de chanvre et de soja, de fibres de sisal et de paille de blé !

Quatre mois plus tard, l’attaque de Pearl Harbor entraînait les Etats-Unis dans la seconde guerre mondiale, remisant la voiture au garage. Un garage dont elle ne ressortit pas après le conflit : le pétrole n’était pas cher, les polymères synthétiques en profitaient pour prendre leur envol…

Un peu moins de cent ans se sont écoulés et le contexte économique et environnemental a bien changé. Où en est FORD avec « la paille et le grain » ? Si l’on en croit un article de Plastics Technology, Henry Ford serait ravi de constater que ses équipes avancent sur le sujet.

Quelques exemples ? FORD a introduit en 2008 sur la Mustang des mousses à base d’huile de soja pour les sièges et les appuie-têtes. Depuis 2011, ces mousses sont utilisées sur tous les véhicules commercialisés en Amérique du Nord. La paille de blé remplace le talc comme renfort dans le plastique (du polypropylène ou PP) des habillages intérieurs avec à la clé un allègement de l’ordre de 10%. Le constructeur travaille avec un fabricant de ketchup sur la ré-utilisation de ses peaux de tomate ainsi qu’avec un producteur de tequila dont les fibres d’agave (après extraction du jus destiné à la distillation) pourraient également être à l’origine de nouveaux matériaux.

FORD étudie aussi de près les algues et même le pissenlit russe (Taraxacum kok-saghyz). Car le pissenlit est une source de latex, comme l’hévéa. Si, si, vous le saviez forcément : qui n’a pas cueilli au moins une fois un pissenlit pour souffler sur son aigrette et se poisser les doigts avec le suc s’écoulant de la tige coupée ? Ce suc, c’est du latex et du latex on fait tout simplement… des pneus.

 

(1) Un matériau « biosourcé » est fabriqué à partir de ressources renouvelables (maïs, lin, algues…) et non pas de ressources fossiles comme le pétrole et le charbon.

Jin, la chaise « 100% bio » : info ou intox ?

Qu’est-ce qu’un matériau composite ? C’est un matériau constitué d’au moins deux composants : une « matrice » qui assure la protection et la cohésion de la structure et un « renfort », qui assure la tenue mécanique. Ces deux matériaux ne se mélangent pas, mais leurs propriétés se complètent. Le béton armé par exemple est un composite béton/acier. L’aéronautique est gourmande de composites depuis ses débuts, l’automobile espère perdre un peu de poids grâce à eux (ce qui n’est pas gagné, pour diverses raisons dont nous reparlerons peut-être dans un autre article)… Mais l’un des inconvénients à mélanger ainsi des composants différents, c’est la difficulté en fin de vie à les séparer pour les recycler.

OFFECCT est un éditeur suédois de mobilier contemporain qui s’engage dans la création de meubles durables et a présenté en février dans le cadre de la « Stockholm Furniture Fair » une chaise du designer japonais Jin KURAMOTO revendiquée comme « 100% bio » (à droite sur la photo). La chaise est en effet constituée d’un renfort en fibres de lin et d’une matrice en PLA (ou acide polylactique), un polymère biodégradable issu de ressources renouvelables telles que la canne à sucre ou le maïs. L’association des fibres de lin et de la résine confère légèreté et résistance à cette chaise.

A priori, le mélange lin/PLA semble en effet intéressant du point de vue environnemental. Mais il ne suffit pas d’être « théoriquement » durable et recyclable, encore faut-il l’être concrètement et surtout économiquement : certains plastiques recyclables dans le principe ne sont en fait pas recyclés car il n’existe pas de filière de recyclage économiquement rentable. Dans le cas de la chaise JIN (du nom de son créateur), il est intéressant de noter à gauche sur la photo sa petite sœur jumelle en… fibres de carbone. S’il s’agit de « vraies » fibres de carbone, alors elles ne sont pas d’origine renouvelable et leur recyclage n’est à ce jour pas une réalité. Nous prendrait-on pour des bleus à vouloir ainsi tout peindre en vert ?

 

Photo : OFFECCT